{"id":3077,"date":"2021-04-20T19:40:36","date_gmt":"2021-04-20T17:40:36","guid":{"rendered":"http:\/\/footballcampagne.com\/?p=3077"},"modified":"2023-02-17T17:44:40","modified_gmt":"2023-02-17T16:44:40","slug":"contre-la-super-ligue-et-la-confiscation-du-football","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/footballcampagne.com\/index.php\/2021\/04\/20\/contre-la-super-ligue-et-la-confiscation-du-football\/","title":{"rendered":"CONTRE LA SUPERLIGUE ET LA CONFISCATION DU FOOTBALL"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Depuis Dimanche apr\u00e8s-midi c&#8217;est le d\u00e9luge. Face aux r\u00e9v\u00e9lations de Der Spiegel sur la cr\u00e9ation d&#8217;une Superligue et la confirmation ce Lundi matin par les clubs fondateurs (ou frondeurs c&#8217;est comme on veut) de celle-ci, c&#8217;est la lev\u00e9e de boucliers. Les articles et d\u00e9clarations pleuvent pour refuser en tout point ce projet qui va \u00e0 l&#8217;encontre de tout ce pourquoi nous avons un jour taper dans un ballon, \u00e9t\u00e9 au stade ou m\u00eame allumer notre t\u00e9l\u00e9 ou notre ordi pour regarder un match. Parmi tous ces articles, je suis tomb\u00e9 ce matin en me connectant sur mon profil Facebook sur ce post de mon ancien camarade de fac Vivien. J&#8217;ai trouv\u00e9 son r\u00e9cit et sa d\u00e9monstration plus que limpide sur son amour pour le foot et pourquoi cette ligue est une ignominie. Surtout il retranscrit exactement l&#8217;ADN derri\u00e8re Football Campagne et c&#8217;est pour cela que j&#8217;ai eu envie de le partager avec vous. &#8211; Adrien<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3085\" srcset=\"https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-300x200.jpg 300w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-768x512.jpg 768w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-2048x1365.jpg 2048w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-1170x780.jpg 1170w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-585x390.jpg 585w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_46_edit-263x175.jpg 263w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Souvent, quand je dis que j\u2019aime le football, on m\u2019objecte un \u00ab Ah ! \u00bb \u00e9tonn\u00e9, parfois d\u00e9daigneux et un peu m\u00e9prisant\u2026 Pour mes amis p\u00e9d\u00e9s, c\u2019est un myst\u00e8re. Un homo qui aime le foot c\u2019est, comme me l\u2019a dit un ami, \u00ab une singularit\u00e9 \u00bb. Et pour bon nombre d\u2019amis de gauche, c\u2019est une adoration incompr\u00e9hensible du dernier stade de la mise en spectacle de la soci\u00e9t\u00e9 telle qu\u2019il est d\u00e9crit par Debord, une caution donn\u00e9e \u00e0 ce que le capitalisme et la marchandisation ont enfant\u00e9 de plus concret et donc de pire. \u00c0 l\u2019heure pourtant o\u00f9 le football europ\u00e9en s\u2019appr\u00eate \u00e0 passer un cap dans cette boulimie capitaliste avec la cr\u00e9ation par 12 clubs anglais, espagnols et italiens d\u2019une Super Ligue semi-ferm\u00e9e, j\u2019ai eu envie de parler du foot avec lequel j\u2019ai grandi, un football populaire, riche en affects, irr\u00e9ductible aux assignations nationalistes, racistes, sexistes et capitalistes qui le traversent pourtant, et porteur de possibles. <\/p>\n\n\n\n<p>Mon premier souvenir de football, c\u2019est vraiment un souvenir de \u00ab foot \u00e0 la papa \u00bb comme on dit : une fin d\u2019apr\u00e8s-midi, baign\u00e9e d\u2019une lumi\u00e8re qui tombe doucement derri\u00e8re l\u2019horizon, des mecs qui courent sur un terrain, un ciel presque rouge. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre le deuxi\u00e8me ou le troisi\u00e8me match de la journ\u00e9e, je n\u2019en sais rien, j\u2019\u00e9tais gamin, je ne suivais pas trop ce qui se passait. Je sais que mon p\u00e8re jouait \u00e0 ce moment-l\u00e0. J\u2019\u00e9tais avec ma m\u00e8re, au bord du terrain, avec d\u2019autres gens, des femmes de joueurs, des amis, des inconnus. Beaucoup d\u2019inconnus. Dans le souvenir que je reconstruis en m\u00eame temps que j\u2019\u00e9cris, on \u00e9tait quelque part avant l\u2019\u00e9t\u00e9, peut-\u00eatre une belle journ\u00e9e de juin. Pendant que les darons jouaient, d\u2019autres commen\u00e7aient \u00e0 lancer un barbecue. \u00c7a rigolait fort, \u00e7a buvait sec. Pour occuper les gamins, de grands tonneaux en plastique avaient \u00e9t\u00e9 dress\u00e9s et remplis d\u2019eau. On pouvait s\u2019y baigner \u00e0 deux ou trois gosses. \u00c7a avait un avant-go\u00fbt des vacances. On partait peu \u00e0 l\u2019\u00e9poque, une semaine \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, gu\u00e8re plus. Sinon c\u2019\u00e9tait la nourrice, les grands-parents ou le centre-a\u00e9r\u00e9. Les parents \u00e9taient au d\u00e9but de leur carri\u00e8re professionnelle, ils venaient d\u2019acheter une maison, il fallait rembourser le pr\u00eat, faire des travaux\u2026 \u00ab Faudrait peut-\u00eatre penser \u00e0 sortir de l\u2019eau \u00bb lan\u00e7a ma m\u00e8re, inqui\u00e8te, alors que l\u2019air s&#8217;\u00e9tait rafraichi. <\/p>\n\n\n\n<p>Le foot, c\u2019\u00e9tait le truc de mon p\u00e8re. Il \u00e9tait fan de l\u2019AS Saint-\u00c9tienne &#8211; normal quand on est n\u00e9 dans les ann\u00e9es 50 et qu\u2019on a v\u00e9cu les grandes \u00e9pop\u00e9es des Verts dans les ann\u00e9es 70 &#8211; passion qui s\u2019est peu \u00e0 peu estomp\u00e9e avec le temps, et le week-end, il allait jouer dans le club du coin. C\u2019\u00e9tait pas un beau terrain, c\u2019\u00e9tait pas du grand football, mais on y trouvait tout ce qui fait le sel de ce genre de moment : des copains, des \u00e9motions, du mouvement, des gueulantes, des retrouvailles, des chamailleries, la tape amicale \u00e0 la fin du match, la douche qui fait du bien et qui lave autant les passions \u00e9reintantes du labeur ouvrier que l\u2019effort consenti sur le champ de patates\u2026 C\u2019est \u00e7a aussi le football champ\u00eatre : un moment convivial, o\u00f9 l\u2019on se retrouve hors du temps salari\u00e9, de ses conventions et de sa hi\u00e9rarchisation, avec l\u2019impression d\u2019\u00eatre hors du temps tout court. On \u00e9tait au fond de la Seine-et-Marne et, \u00e0 ce niveau de comp\u00e9tition, la d\u00e9faite comme la victoire finissaient souvent par avoir le m\u00eame go\u00fbt : celui de la bi\u00e8re qu\u2019on partage \u00e0 la fin du match. Parfois on accompagnait mon p\u00e8re, mais c\u2019\u00e9tait assez rare. J\u2019avais l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait un de ces moments \u00ab \u00e0 lui \u00bb, o\u00f9 il pouvait oublier l\u2019usine, d\u00e9compresser, retrouver ses amis, se d\u00e9penser. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais peu r\u00e9ceptif. On m\u2019avait inscrit au judo parce qu\u2019une copine d\u2019un village voisin y allait et qu\u2019on pouvait ainsi mutualiser les d\u00e9placements avec sa m\u00e8re. \u00c7a marchait comme \u00e7a, il fallait se donner des coups de main pour que les enfants puissent jouir des petits plus de la vie : faire une activit\u00e9 sportive \u00e7a voulait dire sortir du village, aller dans la ville d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, prendre la voiture, attendre les marmots une heure ou deux, revenir, ramener la copine, rentrer, faire \u00e0 manger, les devoirs, dormir. \u00c0 l\u2019\u00e9cole primaire, jouer au foot \u00e9tait assez d\u00e9licat : les cours d\u2019\u00e9cole n\u2019\u00e9taient pas vraiment adapt\u00e9es \u00e0 \u00e7a. Elles \u00e9taient trop petites ou alors se dressaient, au milieu, d\u2019immenses arbres qui emp\u00eachaient la circulation du ballon en mousse. On pr\u00e9f\u00e9rait jouer \u00e0 chat, aux billes. Et puis c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque des Pogs\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>Le football est vraiment entr\u00e9 dans ma vie au coll\u00e8ge. Les amis changent, l\u2019espace et les activit\u00e9s des r\u00e9cr\u00e9ations aussi : chaque pause \u00e9tait l\u2019occasion d\u2019aller \u00ab t\u00e2ter le cuir \u00bb avec les copains, de se mesurer le temps d\u2019un quart d\u2019heure \u00e0 des gar\u00e7ons un peu plus vieux, de s\u2019approprier les terrains et la cour. Je quittais mon \u00e9cole de village, petit cocon de ruralit\u00e9 clos sur lui-m\u00eame, o\u00f9 le terrain de foot servait \u00e0 allumer les feux de la Saint-Jean et \u00e9tait inond\u00e9 la moiti\u00e9 de l\u2019ann\u00e9e \u00e0 cause des crues de la Marne. Dans ce nouvel \u00e9crin scolaire, le terrain \u00e9tait le lieu o\u00f9 se faisaient et se d\u00e9faisaient des amiti\u00e9s, o\u00f9 des corps pub\u00e8res se d\u00e9couvraient virils, o\u00f9 des bandes d\u2019ados d\u00e9pensaient le trop plein d\u2019\u00e9nergie qu\u2019ils canalisaient toute la journ\u00e9e en salle de classe. Chaque ann\u00e9e, le coll\u00e8ge organisait des interclasses : j\u2019en fus d\u2019abord \u00e9tranger. Je n\u2019avais pas le niveau et l\u2019\u00e9quipe de ma classe \u00e9tait pr\u00e9empt\u00e9e par des bourgeois qui se prenaient pour des ca\u00efds et qui faisaient r\u00e9gner leur loi sur cette institution honorifique. Mon niveau s\u2019\u00e9levait certes au fur et \u00e0 mesure des ann\u00e9es, mais je restais trop approximatif dans mes courses, mes tirs et mes gestes pour pr\u00e9tendre \u00e0 cette comp\u00e9tition. Ma chance fut de me retrouver, \u00e0 partir de la 4e, dans une classe o\u00f9 nous n\u2019\u00e9tions que 6 puis 5 gar\u00e7ons. L\u2019\u00e9quipe \u00e9tait rapide \u00e0 faire et je pus \u00e9taler durant quelques ann\u00e9es, entre la fin du coll\u00e8ge et le lyc\u00e9e, quelques talents de gardien de but, capable des plus grands exploits comme des meilleures gaffes. Bien que mal dot\u00e9e, notre \u00e9quipe ne fut jamais ridicule. Nous portions sur nous l\u2019\u00e9ternel fanion du \u00ab petit Poucet \u00bb capable de tenir t\u00eate \u00e0 n\u2019importe quelle \u00e9quipe, au prix d\u2019un improbable esprit de corps et d\u2019une combativit\u00e9 sans commune mesure ou, moins glorieusement, celui de l\u2019\u00e9quipe qu\u2019il \u00e9tait logique d\u2019\u00e9craser, ce qui pourtant ne nous arriva jamais. Nous n\u2019\u00e9tions que 5 gar\u00e7ons, loin d\u2019\u00eatre les meilleurs, \u00e9paul\u00e9s par une fille qui subissait les quolibets de nos adversaires quand bien m\u00eame elle leur \u00e9tait parfois sup\u00e9rieure techniquement. Nous luttions parfois contre des armadas, dot\u00e9es non seulement des meilleurs joueurs du coll\u00e8ge, mais d\u2019un banc capable de faire la diff\u00e9rence l\u00e0 o\u00f9 nous ne pouvions effectuer aucun changement\u2026 Jamais nous ne gagn\u00e2mes ces interclasses, bien entendu. Mais nous \u00e9tions capables de tenir t\u00eate, d\u2019\u00eatre suffisamment solidaire pour cr\u00e9er la sensation, renverser le pronostic, mettre en \u00e9chec les meilleurs de notre cat\u00e9gorie d\u2019\u00e2ge, de sortir du terrain vaincus mais la t\u00eate haute. L\u2019humble position qui \u00e9tait la notre, celle du \u00ab vaincu d\u2019avance \u00bb, nous \u00e9vitait les sempiternels \u00e9cueils des \u00e9quipes trop bien fournies qui vous prennent de haut et qui croient le match d\u00e9j\u00e0 acquis. Notre combativit\u00e9 nous honorait, quoi qu\u2019il advenait, et quelques \u00ab grosses \u00bb classes sont sorties rageuses d\u2019avoir but\u00e9 sur nous, d\u2019avoir rat\u00e9 une qualification ou une premi\u00e8re place parce que nous, les \u00ab nuls oblig\u00e9s de faire jouer une fille pour \u00eatre assez nombreux sur le terrain \u00bb, nous leur avions tenu la drag\u00e9e haute. C\u2019\u00e9tait notre \u00ab lutte des classes \u00bb en quelque sorte, et elle forgeait indubitablement des amiti\u00e9s d\u2019ado solides et fid\u00e8les.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3083\" srcset=\"https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-300x200.jpg 300w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-768x512.jpg 768w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-2048x1365.jpg 2048w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-1170x780.jpg 1170w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-585x390.jpg 585w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_10_edit-263x175.jpg 263w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p> J\u2019ai onze ans en 98, lorsque la France gagne la Coupe du Monde pour la premi\u00e8re fois de son histoire. C\u2019\u00e9tait une affaire inattendue : les matchs amicaux avaient \u00e9t\u00e9 laborieux et m\u00eame si le tournoi se d\u00e9roulait en France, les grands favoris br\u00e9siliens laissaient peu de doute sur l\u2019issue du tournoi\u2026 Et pourtant\u2026 S\u2019il y a bien une chose que l\u2019on apprend en regardant le football, c\u2019est que l\u2019histoire n\u2019est pas un r\u00e9cit couru d\u2019avance. C\u2019est une b\u00eatise que de le dire, mais c\u2019est tout de m\u00eame la singularit\u00e9 de ce type de spectacle : le football est une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre en deux actes auxquels s\u2019y adjoignent parfois un troisi\u00e8me voire un quatri\u00e8me (prolongations et tirs au but), o\u00f9 les acteurs improvisent \u00e0 partir des partitions qui leur ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9es, mais aussi en fonction du jeu des autres. Il y a une interaction permanente qui peut tout faire basculer d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre, o\u00f9 toutes les contingences sont possibles et peuvent prendre des dimensions dramatiques sans commune mesure, comme \u00eatre oubli\u00e9es \u00e0 jamais. Ainsi le choc entre Ronaldo et Barthez \u00e0 la 30e minute de jeu, cristallisant une tension incommensurable alors que la France vient d\u2019ouvrir le score, ou, \u00e0 l\u2019inverse, le carton rouge re\u00e7u \u00e0 la 67e par Desailly alors que la France m\u00e8ne 2-0, carton qui aurait pu, en d\u2019autres circonstances, changer radicalement la substance et l\u2019issue du match\u2026 Tout le monde s\u2019en serait souvenu si le Br\u00e9sil avait alors refait son retard, la dramaturgie s\u2019en serait vue compl\u00e8tement renvers\u00e9e et personne, ni spectateurs ni acteurs, n\u2019auraient pu l\u2019anticiper. C\u2019est ainsi que va le football : il est une pi\u00e8ce d\u2019improvisation toute enti\u00e8re saisie par cette esth\u00e9tique de la contingence que dessinent ce que l\u2019on appelle \u00ab les faits de jeu \u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai eu le droit de regarder la finale, j\u2019en ai un souvenir tr\u00e8s vague, mais les innombrables reportages t\u00e9l\u00e9s remettent facilement en t\u00eate les images de ces trois buts victorieux. Ce dont je me souviens bien, c\u2019est d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 dans ma chambre sit\u00f4t le match termin\u00e9. Il est tard, tu vas te coucher. Et alors que j\u2019\u00e9tais allong\u00e9, ronchon, j\u2019entendais la famille tout enti\u00e8re d\u00e9barquer pour f\u00eater l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Jusque tard dans la nuit, oncles, tantes, cousins et parents refaisaient le match, puis la vie, puis le monde, aux sons des \u00e9clats de rire et des \u00e9clats de voix, des bouchons qui sautent et des tintements de verres. <\/p>\n\n\n\n<p>En 2000, l\u2019AS Monaco est championne de France pour la 7e fois. C\u2019est une r\u00e9v\u00e9lation. \u00c0 cet \u00e2ge, de nombreux gamins se cherchent un club d\u2019\u00e9lection qu\u2019ils pourront d\u00e9fendre dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, donnant lieu \u00e0 des empoignades, \u00e0 des blagues ou \u00e0 la cr\u00e9ation de petites communaut\u00e9s de supporters. Il y a diff\u00e9rentes fa\u00e7ons, je crois, de tomber amoureux d\u2019un club. Il y a d\u2019abord la terre, l\u2019appartenance \u00e0 un territoire, \u00e0 une ville, \u00e0 une nation, qui cr\u00e9e une affiliation identitaire. J\u2019ai le souvenir d\u2019un camarade de coll\u00e8ge qui, bourguignon d\u2019origine, supportait mordicus l\u2019AJ Auxerre, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 surgissaient sur la sc\u00e8ne nationale les Ciss\u00e9, Mex\u00e8s, Kapo et autre Boumsong. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 son club de coeur, le club de sa r\u00e9gion, son terroir. Pour ceux-l\u00e0, la naissance, l\u2019origine ou le lieu de vie d\u00e9terminent l\u2019attachement. Ces clubs ont un folklore, des rites, des l\u00e9gendes, des blessures qui se transmettent de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration de supporters. Pour ce gar\u00e7on, c\u2019\u00e9tait le but de Laslandes contre Dortmund par exemple. Il y a aussi, comme mon p\u00e8re avec Saint-\u00c9tienne ou comme mes \u00e9l\u00e8ves avec le PSG ou Manchester City, des clubs d\u2019\u00e9lection. Parce que ce sont les plus forts de leur temps, ceux qui dominent, ceux qui marquent les esprits par leur jeu ou ceux qui disposent des joueurs stars que l\u2019on adule. Ce fut aussi mon cas avec l\u2019ASM. Club champion en titre, disposant d\u2019un effectif brillant (Barthez, Trezeguet, Sagnol, Marquez, Lamouchi, Gallardo et j\u2019en passe), fort d\u2019une histoire et d\u2019une aura europ\u00e9enne, il fut mon club \u00e9lu. <\/p>\n\n\n\n<p>Comme toutes les histoires affectives, celle-ci ne fut pourtant pas un long fleuve tranquille. Et c\u2019est l\u00e0, aussi, que la dramaturgie peut toucher au sublime. Car cet attachement \u00e9lectif vous fait vivre des \u00e9motions insens\u00e9es, si bien qu\u2019apr\u00e8s vingt ans de soutien je peux presque dire que \u00ab j\u2019ai tout v\u00e9cu avec ce club \u00bb. Et c\u2019est presque vrai\u2026 Le plus beau, d\u2019abord, avec ce parcours incroyable en Ligue des Champions 2003-2004. C\u2019est la troisi\u00e8me ann\u00e9e de l\u2019\u00e8re Didier Deschamps. La premi\u00e8re a \u00e9t\u00e9 un four monumental, couronn\u00e9 par une terrible quinzi\u00e8me place qui fait passer le club \u00e0 deux doigts de la rel\u00e9gation. L\u2019ann\u00e9e qui suit, forte d\u2019un renouvellement d\u2019effectif important, voit l\u2019\u00e9quipe terminer \u00e0 la deuxi\u00e8me place, meilleure attaque du championnat et donc qualifi\u00e9e pour le tournoi supr\u00eame, celui-l\u00e0 m\u00eame que les commanditaires de la Super Ligue veulent aujourd\u2019hui faire dispara\u00eetre (je vais y revenir\u2026). Monaco ne fait pas partie des favoris, loin s\u2019en faut, malgr\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e sur le Rocher de la star espagnole Morientes en provenance du Real Madrid. D\u00e9j\u00e0 parce que dans la poule de l\u2019ASM figure une des \u00e9quipes les plus redoutables d\u2019Europe \u00e0 l\u2019\u00e9poque, le Deportivo La Corogne. Autre \u00e9pouvantail du groupe, le PSV Eindhoven \u00e9tait aussi un \u00ab s\u00e9rieux client \u00bb. Pourtant, Monaco finira premi\u00e8re de son groupe, livrant des matchs d\u2019anthologie. Celui \u00e0 domicile contre La Corogne restera \u00e0 jamais dans ma m\u00e9moire. C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque o\u00f9 une partie des matchs \u00e9tait diffus\u00e9e \u00ab en clair \u00bb sur TF1 et l\u2019autre partie du Canal+. Tous ceux qui ne pouvaient pas se payer un abonnement pouvaient quand m\u00eame voir une partie des matchs. C\u2019\u00e9tait l\u2019arriv\u00e9e, aussi, de la t\u00e9l\u00e9vision dans ma chambre. J\u2019\u00e9tais devenu assez grand pour y avoir droit, et je pouvais ainsi passer mes mardis ou mercredis soirs devant des matchs rares mais intenses. Monaco-La Corogne n\u2019\u00e9tait toutefois pas diffus\u00e9 sur TF1, la premi\u00e8re chaine lui pr\u00e9f\u00e9rait les matchs de Lyon, plus vendeurs. Je m\u2019\u00e9tais couch\u00e9 t\u00f4t et, dans la p\u00e9nombre, j\u2019\u00e9coutais le multiplex \u00e0 la radio, sur SportFM. Nous avions perdu le match aller 1-0 en Galice, et j\u2019avais peu d\u2019espoir quant \u00e0 notre capacit\u00e9 \u00e0 percer la meilleure d\u00e9fense de Liga. C\u2019est pourtant une nuit folle que j\u2019ai v\u00e9cu l\u00e0, du premier but de Rothen, d\u00e8s la 2e minute de jeu, au huiti\u00e8me, ass\u00e9n\u00e9 par Ciss\u00e9 \u00e0 la 67e. Je n\u2019en revenais pas. J\u2019avais l\u2019impression que toutes les cinq minutes, le commentateur hurlait \u00ab but \u00bb, \u00e0 moiti\u00e9 hilare devant le spectacle grandiloquent, gargantuesque, fantasque auquel il \u00e9tait lui-m\u00eame en train d\u2019assister. De toute l\u2019histoire de la Ligue des Champions, on n\u2019avait pas v\u00e9cu une telle orgie de buts : score final, 8-3. Face \u00e0 l\u2019une des meilleures \u00e9quipes du moment. Un score d\u2019un autre temps, improbable, impensable. Dans mon oreiller, j\u2019avais pass\u00e9 la soir\u00e9e \u00e0 rire, \u00e0 gigoter dans tous les sens, \u00e0 m\u2019esclaffer devant un tel sc\u00e9nario. Mon \u00e9quipe rentrait dans l\u2019histoire du football moderne. Elle s\u2019affranchissait du sort qui lui \u00e9tait promis, posait sans le savoir, la pierre fondatrice d\u2019une \u00e9pop\u00e9e qui la verrait sortir laborieusement le Lokomotiv Moscou, puis, avec un panache sid\u00e9rant et dans des sc\u00e9narios encore plus fous, les ogres du Real et de Chelsea, avant d\u2019\u00e9chouer en finale contre Porto, autre \u00e9quipe que personne n\u2019attendait ici. Des \u00e9quipes que personnes n\u2019attendaient, qui ont fait d\u00e9jouer les plus grands, les monstres, les multiples vainqueurs de la \u00ab Coupe aux grandes oreilles \u00bb, qui se sont invit\u00e9s \u00e0 une table o\u00f9 personne ne leur avait r\u00e9serv\u00e9 de si\u00e8ge, qui ont renvers\u00e9 cette table et ont mis sens dessus dessous les nantis qui se voudraient \u00e0 jamais pr\u00e9serv\u00e9s de toute cette folie. <\/p>\n\n\n\n<p>Et puis il y a eu le moins beau aussi, le pire m\u00eame disons. Car apr\u00e8s les fastes de l\u2019Europe, il a fallu faire avec les affres de la redescente sur Terre. Et la chute peut-\u00eatre longue et douloureuse. Pour l\u2019ASM comme pour La Corogne, la tournure des \u00e9v\u00e9nements fut compliqu\u00e9e : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, Monaco vit partir ses meilleurs \u00e9l\u00e9ments et ne r\u00e9ussit jamais \u00e0 refonder un effectif solide. Si bien que les ann\u00e9es de gal\u00e8re s\u2019enchain\u00e8rent, finissant par envoyer le club en 2e division. La descente en Nationale (3e division) ne fut pas loin, avant qu\u2019un magnat russe vint reprendre le club, histoire de dissimuler un peu son argent en paradis fiscal, obtenir la nationalit\u00e9 mon\u00e9gasque et se mettre \u00e0 l\u2019abris de Poutine\u2026 Aujourd\u2019hui le club tutoie \u00e0 nouveau les sommets du championnat national, apr\u00e8s maintes p\u00e9rip\u00e9ties, belles surprises et gestion crispante. De l\u2019autre, La Corogne connut un parcours similaire, le club ne r\u00e9ussissant pas \u00e0 faire jeu \u00e9gal avec le Real, le Bar\u00e7a et Valence qui montaient alors en puissance jusqu\u2019\u00e0 ce que les deux premiers \u00e9crasent litt\u00e9ralement leur championnat. En 2011, le club tombe en 2e division, conna\u00eet quelques remont\u00e9es et bataille aujourd\u2019hui en 3e division\u2026 Triste, injuste ? Peut-\u00eatre, mais telle est l\u2019histoire d\u2019un club et donc celle du football. Supporter c\u2019est conna\u00eetre des joies et des peines. Supporter c\u2019est soutenir et c\u2019est \u00ab souffrir avec \u00bb, c\u2019est conna\u00eetre des col\u00e8res noires, des d\u00e9sespoirs profonds et des \u00e9piphanies sublimes. C\u2019est endosser les \u00e9checs et les prendre pour soi, dans un jeu d\u2019identification symbiotique qui fait que l\u2019\u00e9quipe, c\u2019est nous, et que nous, c\u2019est l\u2019\u00e9quipe. Un plus onze. Un plus une institution, son pass\u00e9, ses coins sombres, ses lueurs. Supporter c\u2019est croire en l\u2019impossible et, parfois, avoir la chance de le voir se r\u00e9aliser. Supporter Preston North End FC, c\u2019est vivre avec la gloire d\u2019\u00eatre le premier club anglais vainqueur du championnat (et donc le premier vainqueur d\u2019un championnat de foot de toute l\u2019histoire), v\u00e9g\u00e9ter dans les limbes de la 2e division, et croire qu\u2019un jour, peut-\u00eatre, on retrouvera le lustre d\u2019antan. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3081\" srcset=\"https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-300x200.jpg 300w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-768x512.jpg 768w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-2048x1365.jpg 2048w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-1170x780.jpg 1170w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-585x390.jpg 585w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_52_edit-263x175.jpg 263w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019an 2000, c\u2019est aussi l\u2019\u00e9pop\u00e9e de Calais en Coupe de France. Obscur club de CFA, la 4e division, les petits gars du nord emmen\u00e9s par Ladislas Lozano s\u2019invitent en finale de la Coupe lors de laquelle ils s\u2019inclinent contre le FC Nantes, puissant club de D1 \u00e0 l\u2019\u00e9poque et futur champion de France (2001). Cette aventure en a fait r\u00eaver plus d\u2019un. Parce qu\u2019elle est l\u00e0, la beaut\u00e9 du football, cette incroyable beaut\u00e9 de la contingence et de l\u2019inattendu : l\u00e0 encore, le petit Poucet, ce moins que rien, ce sc\u00e9l\u00e9rat qui essuie normalement les bancs d\u00e9gueulasses des terrains de campagne les dimanches matin, vient tutoyer les grands, cr\u00e2ner sur la m\u00eame estrade, les faire vaciller. Mais quel merveilleux vertige ! Le football permet cet \u00e9trange attachement : on peut prendre fait et cause pour le plus faible, lui souhaiter le meilleur, ne pas en avoir honte, et puis le voir r\u00e9aliser l\u2019impensable. La surprise, c\u2019est l\u2019autre composante de l\u2019esth\u00e9tique footballistique, intimement li\u00e9e, bien \u00e9videmment, \u00e0 la contingence. Parce que rien n\u2019est \u00e9crit d\u2019avance et parce qu\u2019une infinit\u00e9 de param\u00e8tres est \u00e0 prendre en compte, n\u2019importe quel match peut livrer une issue inattendue. Les contingences permettent la r\u00e9alisation d\u2019une surprise qui engendre l\u2019exploit. Et quel plus beau message d\u00e9livrer \u00e0 toutes celles et tous ceux qui se sont toujours vus \u00e9cras\u00e9s par leur statut, \u00e9cras\u00e9s par le poids du monde, \u00e0 tous les sans-dents qui les lustres vraiment, les bancs d\u00e9gueulasses des terrains de campagne, que si, c\u2019est possible, les montagnes peuvent \u00eatre renvers\u00e9es, les ordres \u00e9tablis peuvent prendre fin, les r\u00e8gnes peuvent s\u2019effondrer et laisser place \u00e0 autre chose, rebattre les cartes, ouvrir le champ des possibles ! Aussi triste soit-elle pour elles, la d\u00e9faite des Lyonnaises en quart de finale de la Ligue des Champions f\u00e9minine, apr\u00e8s une domination sans partage et cinq victoires de rang dans cette comp\u00e9tition, ouvre des opportunit\u00e9s, du nouveau, de l\u2019incertain. Le foot c\u2019est aussi et ultimement \u00e7a : une esth\u00e9tique des possibles. <\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0. Tout \u00e7a donc pour porter la critique &#8211; une de plus &#8211; et monter au cr\u00e9neau contre cette Super Ligue qui vient d\u2019\u00eatre annonc\u00e9e. Parce qu\u2019il me semble que c\u2019est en parlant de ces v\u00e9cus de supporter que l\u2019on met les doigts partout o\u00f9 cette cr\u00e9ature fait mal. Qu\u2019on reprenne bri\u00e8vement : cette Super Ligue serait un championnat quasi-ferm\u00e9, r\u00e9unissant des clubs aujourd\u2019hui (et le aujourd\u2019hui est important) prestigieux et puissants \u00e9conomiquement, afin de s\u00e9curiser des rentr\u00e9es d\u2019argent toujours plus importantes et, disent-ils, g\u00e9n\u00e9rer plus de matchs de haut niveau. Quinze \u00e9quipes seraient l\u00e0 de fa\u00e7on permanente, cinq seraient invit\u00e9es chaque ann\u00e9e. Les matchs se d\u00e9rouleraient en semaine (sur les cr\u00e9neaux habituels de l\u2019actuelle Ligue des Champions d\u00e9fendues par l\u2019UEFA) et les clubs participants esp\u00e9reraient bien continuer \u00e0 jouer dans leurs championnats nationaux respectifs le week-end. Le beurre et l\u2019argent du beurre comme on dit. <\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui ont penser un tel projet se posent en rupture totale avec l\u2019histoire populaire et institutionnelle du football europ\u00e9en tel qu\u2019il s\u2019est b\u00e2ti depuis la mise en place des premiers championnats nationaux professionnels (en 1888 en Angleterre, tandis qu\u2019en 1892 y appara\u00eet le syst\u00e8me de promotion\/rel\u00e9gation ; en 1932 en France) et la cr\u00e9ation de la Coupe des Clubs Champions en 1955, et tentent d\u2019importer le mod\u00e8le am\u00e9ricain de ligue ferm\u00e9e, comme en MLS ou en NBA. Or le football europ\u00e9en n\u2019est pas le basket et n\u2019est pas non plus le soccer am\u00e9ricain. Lorsque la MLS est cr\u00e9\u00e9e en 1993, elle prend la suite de la NASL qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une ligue ferm\u00e9e, cr\u00e9\u00e9e en 1967 et qui a fait faillite en 1984. Le sport am\u00e9ricain est traditionnellement organis\u00e9 autour de ce syst\u00e8me de ligue ferm\u00e9e, dans lequel une franchise paye une licence pour participer. Il n\u2019y a pas de promotion ou de descente, les clubs sont inscrits ou ne le sont pas, ils peuvent dispara\u00eetre en fonction des al\u00e9as \u00e9conomiques (comme c\u2019est le cas \u00e9galement pour les clubs europ\u00e9ens). La premi\u00e8re diff\u00e9rence fondamentale est donc une diff\u00e9rence d\u2019\u00e9chelle : la MLS est un championnat national ferm\u00e9, qui contient trois franchises canadiennes, ce qui s\u2019explique par l\u2019incapacit\u00e9 du football canadien \u00e0 se structurer de mani\u00e8re p\u00e9renne et nationale, l\u00e0 o\u00f9 la Super Ligue serait un championnat continental, semi-ouvert et dont les r\u00e8gles d\u2019ouverture sont pour l\u2019heure inconnue. Cinq \u00e9quipes pourraient l\u2019int\u00e9grer chaque ann\u00e9e, sans certitude d\u2019y rester l\u2019ann\u00e9e suivante, sans la possibilit\u00e9 donc de p\u00e9renniser un mod\u00e8le \u00e9conomique. Sans que n\u2019existe non plus l\u2019incarnation de \u00ab l\u2019id\u00e9al sportif \u00bb et de \u00ab l\u2019id\u00e9al europ\u00e9en \u00bb que portent la Ligue des Champions actuelle (qui a bien des d\u00e9fauts, et pas des moindres, si vous voulez mon avis\u2026) : une participation au m\u00e9rite (\u00eatre le meilleur dans son championnat national) et une repr\u00e9sentativit\u00e9 de l\u2019ensemble des f\u00e9d\u00e9rations en fonction des r\u00e9sultats de leurs clubs sur la sc\u00e8ne europ\u00e9enne. Depuis le milieu des ann\u00e9es 90, cette Ligue des Champions subit de multiples r\u00e9formes jusqu\u2019\u00e0 celle qui vient d\u2019\u00eatre vot\u00e9e par l\u2019UEFA, r\u00e9formes en faveur des clubs les plus puissants, leur garantissant un nombre de places de plus en plus \u00e9lev\u00e9, r\u00e9duisant les incertitudes aux d\u00e9pens des clubs des petites f\u00e9d\u00e9rations. Car c\u2019est bien cela que le capitalisme sportif a en horreur : l\u2019incertitude. Et dans une ligue ferm\u00e9e, que vous gagnez ou que vous perdiez, vous ne perdez pas. <\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui ont pens\u00e9 un tel projet ignorent totalement la dimension populaire du football et les m\u00e9canismes de solidarit\u00e9 entre monde professionnel et monde amateur, ou entre \u00e9quipes qui jouent les comp\u00e9titions europ\u00e9ennes et celles qui ne les jouent pas. Le football professionnel se nourrit des joueurs form\u00e9s par les clubs amateurs ou semi-pro. Il se nourrit aussi des championnats dits \u00ab mineurs \u00bb, ceux des \u00ab petits pays \u00bb qui n\u2019ont pas la puissance financi\u00e8re ou la structuration n\u00e9cessaires pour pouvoir jouer les premiers r\u00f4les sur la sc\u00e8ne europ\u00e9enne. Une ligue ferm\u00e9e telle qu\u2019elle est aujourd\u2019hui propos\u00e9e remettrait en cause la redistribution des profits des grandes comp\u00e9titions europ\u00e9ennes mais aussi la structuration financi\u00e8re des championnats nationaux car elle effacerait l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019\u00e9chelon national et de tous les \u00e9chelons inf\u00e9rieurs en r\u00e9alit\u00e9 : lorsque l\u2019on est supporter d\u2019un club, aussi petit soit-il, on esp\u00e8re toujours le voir atteindre les cimes les plus hautes (la finale de la Ligue des Champions pour Monaco, la finale de la Coupe de France pour Calais\u2026). Quid d\u2019une comp\u00e9tition qui resterait, \u00e0 jamais, inaccessible ? Et quid de championnats nationaux dans lesquels ces mastodontes de la Super Ligue pourraient encore jouer ? En se gorgeant de l\u2019argent de leur ligue priv\u00e9e, ils \u00e9craseraient certainement leur championnat national et se gorgeraient, aussi, de l\u2019argent de celui-ci. Ils seraient gagnants sur tous les tableaux, l\u00e0 o\u00f9 les autres clubs seraient perdants partout. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3082\" srcset=\"https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-300x200.jpg 300w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-768x512.jpg 768w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-2048x1365.jpg 2048w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-1170x780.jpg 1170w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-585x390.jpg 585w, https:\/\/footballcampagne.com\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Jeremie-Roturier_Copa_80_edit-263x175.jpg 263w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Ceux qui ont pens\u00e9 un tel projet l\u2019ont pens\u00e9 contre les joueurs et contre les supporters. Contre les joueurs car ce sont les premiers que l\u2019UEFA a pr\u00e9vu de sanctionner si une telle Ligue \u00e9tait mise en place. Or les joueurs n\u2019ont rien demand\u00e9 et, \u00e0 voir les premi\u00e8res r\u00e9actions sur internet, sont plut\u00f4t contre cette id\u00e9e de Super Ligue. Contre les supporters, je viens de le montrer dans le paragraphe pr\u00e9c\u00e9dent et l\u00e0 encore, les multiples r\u00e9actions de groupes de supporters \u00e0 travers toute l\u2019Europe viennent appuyer ce point. Les 12 s\u00e9cessionnistes s\u2019appuient pourtant sur une \u00e9tude statistique qui montrerait que les fans seraient favorables \u00e0 une telle Super Ligue. Mais qui ont-ils interrog\u00e9 ? Ils ont interrog\u00e9 les fans du Real, de Dortmund, d\u2019Arsenal, du PSG ou du Milan AC, leur demandant si une ligue ferm\u00e9e dans laquelle leur club figurerait leur plairait. Sont-ils all\u00e9s demander aux fans du RB Salzbourg, du FC Copenhague, du Rapid Bucarest, de Derry City, du Birkirkara FC ou du NK Maribor ? Et \u00e0 celles et ceux qui aiment le foot sans \u00eatre supporters ? Non. Et cette ignorance de la pluralit\u00e9 des publics et la n\u00e9gligence de ceux des \u00ab petites nations \u00bb du football pourrait bien se retourner contre ces g\u00e9ants. Il n\u2019est pas s\u00fbr, d\u2019ailleurs, que les socios du FC Barcelone ou du Real Madrid approuvent l\u2019entr\u00e9e de leur club dans une telle structure priv\u00e9e\u2026 Ce qui serait le camouflet ultime pour de tels clubs, \u00e0 l\u2019initiative de la manoeuvre. <\/p>\n\n\n\n<p>Non, ceux qui ont pens\u00e9 ce projet, de l\u2019aveu m\u00eame du pr\u00e9sident du Bar\u00e7a, l\u2019ont pens\u00e9 pour l\u2019argent et parce qu\u2019ils d\u00e9fendent une valeur en inad\u00e9quation totale avec celles du sport : la s\u00e9curit\u00e9. Ou plut\u00f4t, la s\u00e9curisation et la privatisation des profits contre les enjeux sportifs. Or, dans des championnats ouverts, o\u00f9 r\u00e8gnent les contingences et les possibles, une telle s\u00e9curisation est impossible. Parce que l\u2019inattendu peut venir d\u00e9rober la place qui vous \u00e9tait promise. Parce que l\u2019APOEL Nicosie peut se hisser en quart de finale de la Ligue des Champions en 2012. Parce que Porto et Monaco peuvent s\u2019affronter en finale de la plus grande comp\u00e9tition europ\u00e9enne en 2004. Parce que Feyenoord, le Steaua Bucarest, le Celtic, le Panathina\u00efkos, Valence ou Malm\u00f6 doivent pouvoir continuer \u00e0 jouer les troubles f\u00eates. J\u2019ai insist\u00e9 plus haut sur l\u2019importance du aujourd\u2019hui lorsque j\u2019ai parl\u00e9 des clubs puissants. C\u2019est une observation historique simple : s\u2019il y a des constances, des clubs qui durent, des clubs qui s\u2019installent sur le tr\u00e8s long terme (pensons au Real, aux deux clubs de Glasgow en \u00c9cosse ou au Dynamo Kiev en Ukraine), il y a des ruptures et des circulations. Si bien qu\u2019un club qui domine une \u00e9poque, le Skonto Riga en Lettonie (champion de 1992 \u00e0 2004 avant de dispara\u00eetre purement et simplement, en 2016), le Lyon des ann\u00e9es 2000 en France ou le Real des ann\u00e9es 50 en Europe, peut se voir d\u00e9classer par l\u2019\u00e9mergence d\u2019un autre, de plusieurs autres. Vouloir sanctuariser le pr\u00e9-carr\u00e9 d\u2019un tout petit nombre de clubs qui aujourd\u2019hui sont dominants, est un contresens sportif, qui nie les dynamiques propres au football. Car \u00e0 quoi est due la puissance de Manchester City aujourd\u2019hui ? \u00c0 son histoire nationale ? City a gagn\u00e9 6 fois le championnat anglais, autant que Sunderland, moins qu\u2019Aston Villa\u2026 \u00c0 son riche palmar\u00e8s europ\u00e9en ? City n\u2019a gagn\u00e9 qu&#8217;un seul titre europ\u00e9en, une Coupe des vainqueurs de coupe en 1970, soit autant que le Dynamo Tbilissi (1981) ou le FC Malines (1988)\u2026 Et pourquoi Arsenal ? Pour ses performances en championnat ? Le club n\u2019a plus figur\u00e9 dans le trio de t\u00eate depuis 2016 et est actuellement 9e de Premier League\u2026 Qu\u2019est-ce qui justifie alors leur position de privil\u00e9gi\u00e9 dans cette Ligue ferm\u00e9e ? Tout simplement, le fait d\u2019\u00eatre d\u00e9j\u00e0 des clubs richissimes, aux mains de propri\u00e9taires richissimes. <\/p>\n\n\n\n<p>Des clubs richissimes qui refusent de c\u00e9der leur place. Car si on y regarde de plus pr\u00eat, ces clubs sont \u00e0 l&#8217;or\u00e9e de leur effondrement. Ils ont d\u00e9pens\u00e9 sans compter, ils se sont endett\u00e9s plus qu&#8217;il n&#8217;est permis, refusant de toutes les mani\u00e8res possibles le Fair Play Financier que l&#8217;UEFA avait voulu mettre en place et se refusant, aujourd&#8217;hui \u00e0 se serrer la ceinture, \u00e0 renoncer \u00e0 leur train de vie luxueux, de peur d&#8217;\u00eatre d\u00e9class\u00e9s, rel\u00e9gu\u00e9s, bannis, dissouts. Comme le dit le copain Nicolas, ce sont des clubs aux abois qui ne veulent pas &#8220;sauver le football&#8221;, mais sauver leur peau, la peau des clubs de leur &#8220;classe&#8221;, et qu&#8217;importe que les petits disparaissent si eux ont pu se sauver. Ils sont comme ces magnats de la Silicon Valley qui plut\u00f4t que d&#8217;agir pour r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s sociales \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle mondiale, se r\u00eavent une vie sans in\u00e9galit\u00e9s, entre riches, sur des \u00eeles flottantes au milieu du Pacifique. Et tant pis pour les pauvres&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Par cette proposition \u00e9manant des clubs les plus nantis, qui doivent leur statut en partie \u00e0 la Ligue des Champions qu\u2019ils essaient aujourd\u2019hui d\u2019enterrer, le football capitaliste contemporain fait la d\u00e9monstration totale que les seuls qui cherchent \u00e0 faire s\u00e9cession, ici comme dans tous les domaines de la vie d\u2019ailleurs, ce sont toujours les plus riches.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Merci \u00e0 Vivien Sica pour avoir accept\u00e9 de partager ce texte sur Football Campagne<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Photos par J\u00e9r\u00e9mie Roturier<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis Dimanche apr\u00e8s-midi c&#8217;est le d\u00e9luge. 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